Le G20 doit favoriser une croissance tirée par le secteur privé en Afrique
16 Feb 2011Editorial de Tidjane Thiam sur le secteur privé et la croissance en Afrique
Le secteur privé est devenu le principal facteur de progrès économique et social à travers le monde. L’Afrique ne fait pas exception à cette règle. Cela est d’autant plus vrai que la plupart des économies du continent sont encore fortement dépendantes de l’agriculture et que le petit exploitant africain est peut-être le plus pur exemple que l’on puisse trouver d’opérateur privé. Il est au sens littéral un véritable entrepreneur. Il en est de même pour les nombreux commerçants et artisans de nos villes africaines, en pleine expansion depuis le milieu du siècle dernier. Ce sont les entreprises, et non les gouvernements, qui assurent l’essentiel des investissements, des innovations, des emplois et des revenus seuls susceptibles d’apporter la croissance et les gains de productivité indispensables pour sortir des millions d’Africains de la pauvreté.
Pendant les dix dernières années, de nombreuses économies africaines ont connu une croissance rapide, que la récente crise économique n’a pas réussi à ralentir. En dépit d’un contexte international difficile, les gouvernements africains sont plus déterminés que jamais à ne plus être uniquement les récipiendaires d’une aide internationale à la fois imprévisible et incertaine. Ils sont désormais décidés à attirer des investissements importants et à accéder librement et équitablement aux marchés de capitaux afin de créer des emplois, de générer des revenus et d’obtenir enfin la liberté et la dignité que seuls le succès économique et l'autosuffisance confèrent.
Le secteur privé africain reste confronté à de nombreux défis : administrations inefficaces et inefficientes, corruption, concurrence d'acteurs non réglementés et souvent illégaux, main-d’œuvre insuffisamment préparée et insuffisamment formée, lois du travail qui limitent la compétitivité, ou encore barrières commerciales entravant les exportations mais aussi les importations. Certains de ces problèmes sont dus à des facteurs exogènes, comme la taille réduite des marchés. Les pouvoirs publics sont cependant capables de remédier à un grand nombre de ces difficultés, qu’il s’agisse de l’insuffisance des infrastructures de transport ou énergétiques, ou encore des réglementations du travail trop lourdes.
C’est naturellement aux Africains qu’il incombe en premier lieu de relever ces défis. Il est de bon ton de répéter que cette responsabilité est d’abord celle des gouvernements. Néanmoins, il est important de souligner que cette charge revient également au secteur privé, qui doit apprendre à mieux s’organiser, à s’exprimer d'une voix claire et audible, à définir des programmes, des priorités et des objectifs. Il doit être capable de faire du lobbying auprès des gouvernements, lesquels seront ainsi mieux en mesure de définir les priorités à suivre pour soutenir le secteur privé. Il est encourageant de constater que cette dynamique semble enclenchée dans de nombreux endroits sur notre continent : le secteur privé y est de plus en plus actif, et un nombre croissant de gouvernements s’efforce de trouver des réponses à ces préoccupations.
De nombreux gouvernements africains privatisent des entreprises publiques, réduisent ou éliminent leurs barrières commerciales, réduisent les impôts sur les sociétés et réforment leurs systèmes éducatifs pour mieux répondre aux besoins des entreprises. En conséquence, un certain nombre d’États africains figurent maintenant régulièrement parmi les dix premiers réformateurs du rapport Doing Business de la Banque mondiale, le Rwanda en prenant même la tête en 2010.
Il existe évidemment des limites à ce que les gouvernements et le secteur privé africains peuvent faire, seuls, pour stimuler et promouvoir une croissance tirée par le secteur privé. Même ceux qui sont les plus favorables aux entreprises doivent s’incliner devant les réalités et déséquilibres du système économique mondial, et dépendent trop souvent encore des décisions prises par des organismes internationaux dans lesquels ils n’ont que rarement voix au chapitre. C’est particulièrement le cas lorsqu’il s’agit d’obtenir un meilleur équilibre du commerce international ou encore l’élimination de
subventions anticoncurrentielles, notamment agricoles, qui font tellement de tort aux groupes les plus pauvres et les plus vulnérables d’Afrique. En dépit d’innombrables promesses et déclarations d'intention, nous attendons toujours la modification radicale du système qui empêche actuellement l’Afrique de réaliser son potentiel de croissance durable, fondé sur l'agriculture.
Le G20, qui représente 85 % du PIB de la planète, et presque deux tiers de sa population, est idéalement placé pour agir de manière décisive sur certains secteurs spécifiques, comme le commerce et les infrastructures, qui joueront un rôle crucial pour libérer la croissance privée en Afrique. Avec une réelle volonté politique, les membres du G20 ont le pouvoir de mener à bien le cycle de négociations de Doha et d'éliminer progressivement les mesures protectionnistes, ou a défaut de réduire les droits de douane internationaux et les subventions nationales. Ils peuvent aussi faire en sorte que l'aide internationale au développement stimule la croissance du secteur privé, au lieu de lui faire concurrence.
Adopté en 2010, le Consensus de Séoul sur la croissance partagée visait juste. Il faut maintenant adopter des mesures incitatives pour mettre en œuvre les décisions prises. En tant que PDG d’une entreprise du FTSE 30 qui réalise environ 60 % de ses bénéfices en Asie, je peux témoigner que la principale transformation de l’économie mondiale au cours des vingt dernières années a été l’accession des économies émergentes du continent asiatique – Chine, Malaisie, Indonésie, Inde, Vietnam, Thaïlande, Singapour - à une taille critique. La présidence française du G20 et la participation active des autres membres peut susciter un changement radical d’approche et de gestion des problèmes, dans un monde où la croissance viendra de plus en plus des marchés émergents. Et un bon nombre des marchés les plus prometteurs à moyen terme se trouvent en Afrique.
Si le G20 tient ses promesses, je suis convaincu que le secteur privé, en Afrique et à travers le monde, fera le nécessaire pour que les capacités créatrices des Africains leur permettent de s’enrichir à leur tour, avec toutes les retombées sociales dont de nombreux groupes à travers la planète, de l’Amérique latine à l’Asie bénéficient désormais.
par Tidjane Thiam, PDG de Prudential plc

