Vers un nouveau Gleneagles?
18 Feb 2011Editorial de Kofi Annan sur le besoin de réitérer les promesses de Gleneagles
En 2005, le sommet de Gleneagles donnait un nouveau souffle au G8, transformant une ébauche de consensus sur le développement international en engagements concrets envers les plus pauvres. Bien que d’autres réunions du G8 aient accordé une grande place aux questions relatives au développement, à Monterrey et Heiligendamm par exemple, seul Gleneagles a su à ce point rendre à l’institution sa pertinence, son orientation et son ambition, tout en dotant la communauté internationale d’une véritable vision.
Si la présidence française parvient à tenir les objectifs annoncés, le sommet de Cannes pourrait bien être le Gleneagles du G20, il pourrait rendre au groupe la pertinence dont il a besoin, à un moment où son rôle et son efficacité en tant qu’organisme de prise de décisions mondiales sont fortement mis en cause dans le contexte de l'après-crise. Un tel succès pourrait également contribuer à restaurer une part de confiance en la bonne volonté des pays les plus riches, désormais mise en doute par de nombreux pays en développement, à cause notamment du blocage des négociations sur le commerce et le climat, de la diminution de l’aide et des conséquences douloureuses de la crise économique.
Mes collègues du Panel l’ont souligné dans leurs propres contributions : le Président Sarkozy peut s’appuyer sur l’élan suscité à Séoul en novembre 2010 pour donner une nouvelle impulsion au consensus sur le développement et contribuer à supprimer les obstacles qui entravent les progrès en Afrique. Mais le président français peut, et doit aussi aller plus loin. Il possède l’opportunité historique, je dirais même la responsabilité, de transformer le consensus, qui n’est pour l’instant qu’une promesse charitable des riches envers les pauvres, en véritable partenariat entre pairs.
La nécessité d’un tel changement d’approche est devenue tristement évidente ces trois dernières années. Les répercussions de la crise économique et financière ont souligné l’interdépendance croissante des nations à l’échelle mondiale et la nécessité de mieux intégrer l'Afrique dans le système international. Malgré les promesses réitérées de réforme, le continent africain reste largement en marge des affaires mondiales, privé de voix et de contrôle sur la manière dont ces affaires déterminent le sort de ses pays et de ses peuples. L’immense potentiel économique de l’Afrique reste fortement limité par d’importants obstacles commerciaux comme les systèmes hypertrophiés de quotas et de subventions. Si ces obstacles, ainsi que d’autres problèmes structurels, ne sont pas supprimés, l’Afrique ne pourra devenir le nouveau pôle de croissance de l’économie mondiale tant espéré, quel que soit le montant des aides ou des investissements privés qu'elle attire.
Le G20 a donc réellement intérêt à initier les réformes qui s’imposent. Nous sommes convaincus que ses membres ont la capacité d’effectuer un changement structurel. En tant que groupe, il en a non seulement les moyens mais aussi la capacité d’action et la force économique. Individuellement, ses États membres, sont par définition les pays les plus puissants, les plus riches et les plus influents. Nombre d’entre eux viennent tout juste de gagner leurs galons de grandes puissances économiques, et leur expérience en matière de développement est encore récente. Ces pays savent que la clé du développement ne réside pas dans l’aide fournie par les nations les plus riches, mais dans une croissance équitable, créatrice d'emploi et, idéalement, verte, alimentée par des investissements dans les secteurs productifs que sont l'agriculture, les infrastructures, les énergies renouvelables, le commerce, les connaissances et les compétences techniques.
Ces mêmes pays ont compris que le financement du développement doit venir en premier lieu de sources domestiques et d’investissements du secteur privé. Outre la couverture des besoins humanitaires d'urgence, l’aide extérieure doit, quant à elle, être consacrée au renforcement des compétences, mais aussi contribuer à faire diminuer la dépendance des pays les plus pauvres au soutien extérieur. Elle doit enfin encourager et faciliter les investissements dans les moteurs de la croissance et dans la bonne gouvernance. Ces pays émergents savent bien que pour continuer à réussir, ils doivent aider l’Afrique à réussir de son côté.
À Gleneagles, les dirigeants du G8 ont admis que leurs intérêts nationaux coïncidaient avec leur responsabilité de participer au développement de l’Afrique, et ont pris des engagements concrets à cet égard. L’Africa Progress Panel espère sincèrement que les dirigeants du G20 agiront de même à Cannes, pour le bien de l’Afrique, du G20 et du monde entier. Mes collègues membres du Panel et moi-même nous tenons prêts à aider le Président Sarkozy dans la tâche, difficile, qui consistera à obtenir l'adhésion des membres les plus sceptiques du G20. Certains seront en effet réticents à mobiliser les ressources supplémentaires nécessaires ; d’autres ne voudront pas renoncer aux avantages d'un système perverti qui favorise les riches et les puissants. Mais, comme en 2005, les bénéfices qu’apporteraient un soutien à l’Afrique parlent d’eux-mêmes.
Cela étant, mettre en œuvre les idées contenues dans la Déclaration de Séoul sur le développement et la croissance partagée ne devrait pas dépendre d’une décision collective du G20. Un engagement collectif du G20 marquerait certes un tournant et lancerait un signal politique fort en direction des pays en développement, mais il ne suffirait pas, à lui seul, à surmonter les difficultés énormes auxquelles ces pays sont confrontés, non plus qu'il n’invaliderait certaines préoccupations quant à la légitimité et à la compétence du G20. Ce qui compte, c’est que chacun des membres du groupe assume ses propres engagements envers le développement et commence à traiter l’Afrique comme un réel partenaire, servant ainsi d'exemple pour les autres.
La France semble déjà s’être engagée dans cette voie.
Par Kofi Annan, Président de l’Africa Progress Panel

